ARGENTINE


" Pourquoi ? " se demandait-on avec Cédric alors que nous nous réveillions à 6 heures pour lancer l'assaut sur le sommet de l'Aconcagua. La question est légitime lorsque vous avez mal dormi, lorsque vous vous rendez compte que vos cheveux ont gelé pendant la nuit, lorsque vous respirez et vous vous sentez mal parce que vous êtes à 5800 mètres d'altitude, lorsque vous constatez que le temps n'est pas aussi beau qu'annoncé, qu'il fait -11°C sous la tente, bien plus froid dehors, lorsque la fatigue des 9 précédents jours sur cette montagne vous envahit…
La question est d'autant plus cruelle lorsque vous renoncez à ce sommet pour lequel vous avez tant investi. Parce que vous crachez vos tripes dans la neige à 6000 mètres ou parce que vous vous rendez compte, alors que le sommet est juste là devant vous, que cette montagne va vous coûter un pied.

Parce que oui, nous avons renoncé. Nous espérions bien aller planter notre drapeau à 6962 mètres, sur le plus haut sommet d'Amérique, nous ne l'avons pas fait. La montagne nous a montré une fois de plus que nous étions bien peu de choses face à elle, elle nous a rappelé comme elle était la plus forte en nous mettant cette grande claque qui vous donne la leçon d'humilité qu'il faut pour ne jamais se voir trop fort.
Voila comment ça s'est passé.
Tout avait idéalement commencé pourtant. Nous étions rentrés tous les 3 avec Albéric dans le superbe parc de l'Aconcagua le 19 février, croisant dans chacun des camps (Pénitentes à 2700 mètres, Confluencia à 3300m, Plazza de Mulas à 4260m) des expés et des randonneurs de tous pays avec qui nous partagions des moments extras fait de repas dans le froid, de souvenir de montagne, d' échanges sur les voyages…L'acclimatation se faisait plutôt bien, quelques petits maux et soucis pour Cédric mais absolument rien de grave. Une petite tempête de neige nous scotchait un jour de plus que prévu à Plazza de Mulas (4260m) puis la météo semblait nous promettre une fenêtre favorable de 3 jours, juste ce qu'il nous fallait.
Albéric nous quittait pour rejoindre Léon et Greg a Buenos Aires, où ils gouttaient à la douceur de vivre argentine, et avec Cédric, nous attaquions l'ascension. Jusque Nido de Condores tout d'abord, à 5200 mètres, puis Campo Berlin, à 5800. Puis il y a eu ce réveil, ce matin qui aurait du être celui du sommet.
Cédric était malade, les aliments ne passaient plus, les deux nuits passées à plus de 5000 mètres, à trois dans une tente de deux n'avaient pas été bonnes. Il tenta cependant de partir, puis à 6000 mètres, vidé de toute énergie et la tête en train d'exploser, il dût se retourner et attaquer la descente.
J'avais plus de chance, la grande forme était là. Avec Marcello, un porteur argentin avec qui on faisait équipe ce jour là, on partait sur les coups de 7 heures du matin et rattrapait assez rapidement les équipées parties devant. La montée était ensuite lente et régulière tandis que le froid augmentait avec l'altitude, le sommet nous semblait promis pour 14 heures. Puis vers midi, lors de la dernière vraie pause avant le sommet, à 6700 mètres d'altitude, alors qu'il ne devait nous manquer que deux heures pour toucher au but, je me rendais compte que je ne sentais plus du tout mon pied. On avait beau le taper, le frictionner, tout faire pour qu'il se réchauffe : rien. Facile à comprendre : bleu, gonflé, insensible : gelé.
Les deux heures qui ont suivi ont été abominables, elles ont été passées à descendre le plus vite possible vers Campo Berlin où se trouvaient des rangers qui avaient un petit poste médical, elles ont surtout été pleines de tristesse, de peur et de douleur. Tristesse et déception d'avoir raté ce sommet qui me tenait tant à cœur, qui aurait dû être le point culminant de notre voyage, peur de ne plus pouvoir marcher sur deux jambes…En descendant, nous croisions ceux qui continuaient à monter, certains pensaient que nous avions touché le sommet dans un temps record et nous félicitaient : nous leur répondions par un sourire plein de tristesse entre deux sanglots qui leur apprenait notre désillusion.
Puis nous sommes revenus au camp, à 5800 mètres ou 2 gardes du parc ont regardé mon pied, insensible à la flamme et aux coups de piolets. L'un d'entre eux étaient plutôt optimiste en me le piquant, l'autre ne savait pas trop comment me dire en espagnol, avec des mots gentils, qu'on ne pouvait être sûr de rien…
Puis il s'est mis à me faire mal, très mal, quelle bonne douleur, elle signifiait qu'il était redevenu sensible, et donc vivant.
C'est en bas, de retour au camp de base, puis dans les jours qui ont suivi, que les " parce que " en réponse à ce premier pourquoi nous ont paru évidents. Ils viennent lorsque vous êtes redescendus au pied de la montagne et que vous prenez conscience que vous auriez pu beaucoup perdre, ils viennent avec ces bonheurs si simples de danser, de jouer au foot, de marcher sur deux pieds, ils viennent avec ces accolades que vous échangez avec les amis que vous retrouvez, ils viennent quand les guides et les montagnards de la région vous offrent leur respect et leur amitié, ils viennent quand vous vous souvenez à quel point vous vous sentiez bien et serein en étant les plus hauts d'Amérique, lorsque Bush, Maradonna ou Shakira vous semblaient loin, très loin dessous, ils viennent lorsque vous regardez la montagne, si belle et tellement plus grande et plus forte que vous, que vous regrettez de ne pas l'avoir gravie, mais que vous vous dites que vous reviendrez, ils viennent quand vous vous dites que les moments que vous avez vécus ont été difficiles mais que vous comprenez qu'ils ont été beaux, ils viennent quand vous mesurez la chance que vous avez d'être entier et heureux, quand les plaisirs qui vous paraissent d'habitude si simples sont extraordinaires.

Nous voilà en bas désormais, toujours déçus et tristes bien sûr, mais tellement heureux et conscients d'être en forme dans des coins extraordinaires. On enchaîne donc, en profitant de toutes ces merveilles que nous offre l'Amérique Latine. Un bout d'Argentine tout d'abord, de Buenos Aires à Mendoza, puis un peu de côte Chilienne, de Valparaiso à Maintecillo. Puis on met le cap plein sud, pour la Patagonie, on y va, sur deux pieds, et ça nous rend heureux.

Albéric, Greg, Léon, Cédric et Yann

 

LA PATAGONIE


" Comme elle est belle ! Comme il y fait dégueulasse ! " Voilà à peu près ce que nous dirions de la Patagonie si nous devions la résumer en une phrase. Car nous avons été conquis par les splendeurs de la région continentale la plus australe du monde, inondés par ses pluies incessantes.

Nous l'avons parcouru du nord au sud ; en commençant donc par la ville la plus au sud du monde : Ushuaia. Le nom nous faisait rêver bien sûr, la citée australe est à la hauteur de nos espérances. C'est chez elle que la Cordillère des Andes vient se jeter dans la mer. Vu de son parc national où nous avons fait une superbe randonnée ou du canal d Beagle que nous avons parcouru en voilier à travers les phoques, pingouins et otaries, le spectacle est superbe.
Un regret, un seul, dans cette ville du bout du monde, on ne doublera pas le Cap Horn, pourtant pas si loin : pas moyen de trouver un embarquement pour le passage mythique ou alors il aurait fallu débourser beaucoup d'argent ; un rêve de marin à assouvir plus tard.

C'est par la route du coup que nous avons quitté la Terre d Feu pour la Patagonie continentale. Après avoir le canal de Magellan, nous avons rejoint Punta Arenas (où l'on mange le meilleur agneau qui soit), puis Puerto Natales d'où l'on accède au Parc de Torres del Paine. Et là, c'est effectivement très beau et très propice la randonnée. Départ en fin d'aprem' avec 25 kilos chacun sur le dos, puis arrivée de nuit au premier camp, c'est au lever du jour que le très beau commence avec un lever de soleil inoubliable (quoiqu'un peu voilé) sur las Torres. Les trois jours suivants (un seul pour Albéric pris par la fièvre et contraint à renter au chaud pour se soigner) ne seront pas moins beaux : les paysages incroyables des Torres, Cuernos, valle del Frances et glacier Grey font oublier les tentes inondées et les sacs à dos détrempés.

On est ensuite repassé côté Argentine pour aller voir le Perito Moreno, énorme attraction touristique, et l'on comprend pourquoi. Voir des pans de glace hauts de 45 mètres qui tombent dans les eaux bleues du Lago Argentino en faisant un bruit du diable : ça vaut le détour, même entourés de centaines de personnes !

On a eu beaucoup moins de monde à El Chalten, le petit village au pied du Fitz Roy. Il n'y avait même carrément personne sur les sentiers et glaciers qui entourent la montagne mythique (vaincue en 52 par les Français Lionnel Terray et Guido Magnone) vu qu'il y tombait des cordes. On a aussi bien fait le vide autour de nous dans le restaurant si sympa qui nous a fait une fondue fameuse (nos Alpes nous manquent) dans la place. Les chants gaulois que nous avons appris à nos amis québécois et américains, les tintements de verres qui trinquent et les galopades " des courses de chevaux " résonnent encore à la Chocolateria…
Belle ambiance donc, mais qui ne fera pas oublier une frustration certaine. Nos quatre jours à tourner autour de la reine des montagnes de Patagonie n'auront pas été récompensés par la moindre vue entière de ses incroyables faces de granit.

Pour relier El Chalten à Bariloche, il faut compter deux fois douze heures de bus, ce qui laisse pas mal de temps pour contempler la pampa et la route 40. Celle-ci est belle, mais longue, extrêmement longue.

En roulant plein nord de la sorte, on a retrouvé des températures un peu plus élevées, mais la pluie ne nous a pas abandonnés. Notre tentative au Tronador a été avortée vu qu'on ne voyait pas à 5 mètres aux abords du glacier qui mène au sommet, la descente du refuge d'Otto Meiling à Pampa Linda nous aura même valu quelques très jolies gaufres dans la boue, pas mal de fesses, coudes et oreilles ont trempé dans les flaques. On a eu bien meilleur pour nos ballades le long du lac à vélo ou à cheval (sans que ce soit le grand beau pour autant).

Comble du temps de chiotte enfin, lors de notre dernière étape en retrouvant le Chili à Puerto Varas. La jolie petite station offre normalement à ses visiteurs une vue extraordinaire sur le volcan Osorno et ses formes parfaites, mais pas à nous : pluie diluvienne et non stop : dommage.

La Patagonie se termine ainsi, après nous avoir montrer comme elle était belle et difficile en matière climatique… Toutes les choses que le temps nous aura empêchés de faire sont autant de raisons de revenir. La prochaine fois peut être plutôt en janvier ou février, lorsque l'été sera un peu moins avancé…


Albéric, Greg, Léon, Cédric et Yann